Elle zigzague dans le hasard de bus et moto taxi à la recherche du bus qui la ramènera chez elle pour le week-end. La peur et la fatigue lui ont creusé des cernes qui malgré tout n’altèrent pas les traits fins et la beauté toute africaine de Leonor. Une gazelle coiffée de quatre grosses tresses plaquées qui porte un short en jean bleu délavé, un tee-shirt jaune très usé et des claquettes en plastique. Dix-neuf ans, deux enfants, et une innocence que la dureté de la vie ne lui a pas encore enlevée. C’est celui-là, celui qui est en tête, il va partir d’une minute à l’autre. Elle peut monter directement, elle n’a pas de gros bagages à mettre dans la soute ni sur le toit, un simple sac plastique avec quelques galettes et des fruits qu’elle pose sur ses genoux. La foule à l’extérieur continue de s’agiter, les bus vont et viennent dans un brouhaha de cris, de bruits d’animaux, de klaxons, et de poussière de sable. Mais son regard à elle est tourné vers le ciel, elle pense.
Leonor a deux enfants, Tatiana, 2 ans et Maceo, 5 ans. Sa mère s’occupe de ses enfants depuis qu’ils sont nés. Il n’y a pas beaucoup de travail au village, alors pour pouvoir nourrir sa famille il n’y a pas d’autre option que d’aller à la ville. Faire le voyage tous les jours est impossible, trop long et cela coûterait cher. Elle voit ses enfants 2 week-ends par mois, mais ce sacrifice lui permet de les nourrir tous les jours ainsi que sa mère, alors elle se fait une raison. Le père des enfants ? Un paysan alcoolique qui avait su la courtiser, mais dès que son ventre s’est arrondi il a refusé cette charge supplémentaire et a fui. Il n’a pas pu partir loin pour son travail, et de village en village tout se sait, alors il a fini par vouloir connaître son fils Maceo. Plus par fierté que par amour mais il est revenu. Leonor avait du mal à joindre les deux bouts, alors elle décida de donner une nouvelle chance à cet homme qui lui avait pourtant brisé le cœur une fois. Et elle retomba enceinte, elle avait dix-sept ans.
Il y a un énorme problème de prévention et protection en Colombie, seule la classe moyenne peut s’offrir la pilule ou les préservatifs. Pas de sécurité sociale, pas d’allocations familiales et encore moins de RSA. Il faut pourtant trouver les moyens de nourrir sa famille, d’avoir un toit, et pouvoir scolariser ses enfants. Depuis 1990 le gouvernement tente de mettre en place une structure spécifique pour la jeunesse, la femme et la famille en réponse à divers mouvements sociaux féminins (ACPEM : Consejería Presidencial para la Equidad de la Mujer). Malgré tout, les derniers chiffres bien qu’en baisse depuis 2005 , restent alarmants : 19,5% des adolescentes entre 15 et 19 ans sont déjà tombées enceintes, 3% sont mères à 15 ans, 33% à 19 ans. Le taux est plus élevé pour les populations rurales et les non ou peu scolarisés.
Leonor mit au monde sa petite fille seule, le père disparut quelque temps avant l’accouchement au bout d’un an et demi de vie commune. Mais elle en était heureuse, il était devenu un de ces hommes vides, qui noyait sa peur dans l’alcool jusqu’à en perdre le cours de sa propre vie. Parfois il devenait violent, une fois il tenta même de la poignarder.
Le bus a traversé beaucoup de villages, mais l’angoisse n’est pas partie. Comment a t-elle pu être aussi stupide ? Elle a été faible et a craqué, ça faisait un moment qu’il la courtisait de toute façon, et ce soir-là il lui avait offert un petit haut, un top. Et maintenant deux semaines de retard alors qu’elle venait juste de trouver une place de femme de service pour une famille bourgeoise. C’était une chance inouïe ! Elle travaillait jusqu’alors avec sa sœur dans un restaurant minimaliste mais très populaire en plein milieu du marché du centre ville. Sa sœur, Lucinda, était plus petite et plus ronde qu’elle, mais il faut dire qu’elle a eu quatre enfants déjà. Un sacré bout de femme qui rentrait tous les week-ends au village pour aider à la maison et voir ses enfants. Son mari s’occupe des enfants qui sont scolarisés, sauf le fils cadet, Louis, qui souffre d’une forme de paralysie d’une partie du cerveau. Il ne peut pas marcher, ne parle qu’avec de petits bruits mais pas de mots, il n’a donc aucune autonomie. La famille s’organise et se relais pour que l’enfant ne soit jamais seul. La grand-mère maternelle vit avec eux, une force de la nature, elle s’occupait de ses petits-enfants avec une patience et douceur ajoutée à une autorité indiscutable qui faisait d’elle la favorite des enfants.
Leonor ne peut se permettre d’avoir un autre enfant, et puis cet homme, elle n’est pas encore sûre de l’aimer… Il lui plait beaucoup et il est attentionné, mais elle ne le sait que trop, ils sont tous comme ça au début. Le bus arrive à destination, elle descend et se fait aussitôt happer par les motos taxis, les vélos taxis, et les vendeurs ambulants. Après une courte négociation la voilà assise sur le guidon d’un vélo sur une route en terre cabossée. On y croise les motos, les « colectivos », les carrioles et chevaux, les véhicules militaires, les marchands ambulants chargés de lourdes cargaisons. Direction la petite maison qu’elle se construit peu à peu ,elle doit prendre les bidons chez elle, puis aller chercher de l’eau au puit au centre du village pour laver la maison et cuisiner plus tard . Elle ne peut avoir accès à l’eau courante ni l électricité pour le moment, c’est tout le quartier qui est très précaire. Pourtant il y a une douche à l intérieur. Elle vit dans une sorte de résidence avec plein de petites maisons en parpaings de béton bruts. Chacun a un tout petit bout de cour ou de jardin. Après ça elle ira chercher ses enfants, leur offrira un « dulce », une sucrerie, et passera 2 jours à s’émerveiller de la rapidité avec laquelle ils grandissent et se développent. Ils sont en parfaite santé, ce qui est une vraie bénédiction car l’accès aux soins deviens vite compliqué en zone rurale, encore plus quand on est pauvre.
Lucinda a un nouveau problème à résoudre, son fils a troué ses chaussures, or pour pouvoir rentrer à l’école son costume doit être nickel. Il faut donc lui en racheter une paire, mais il y a aussi les médicaments pour Louis à renouveler depuis deux semaines. N’importe qui pourrait vouloir baisser les bras, mais Lucinda n’est pas de ceux-là. La lutte quotidienne pour assurer la survie de l’ensemble de la famille n’est pas un phénomène rare sur ces terres encore sauvages par endroits. Beaucoup de pauvres et quelques riches, très riches, l’écart social est grand et cela creuse de profondes inégalités.
La Colombie a la troisième part de population noire la plus grande du continent derrière les Etats Unis et le Brésil. Les Afro-Colombiens représentent environ 26 % de la population du pays, mais plus de 75 % des pauvres et gagnent 34 % de moins que leurs homologues blancs. Dans toute la région de l’Amérique latine, cette population fait face à un manque d’accès à l’emploi et perçoit des salaires bas. Les populations d’origine africaine n’ont pas profité des progrès en matière de développement et cette fracture entrave le développement des pays mêmes. (*) . Lucinda et Leonor savent lire, écrire et compter, mais le reste de leur éducation est la réalité de leurs vies, quand elles ont dû travailler petites pour aider leur famille à survivre. Les femmes ayants des enfants très jeunes arrêtent leurs études tôt, et cela crée un vide au niveau de l’emploi notamment dans certains secteurs comme le médical. Le gouvernement tente d’ailleurs de lancer des campagnes de publicité pour sensibiliser les jeunes sur cette réalité.
Mais ce soir l’heure est à la joie, l’air se remplie d’odeurs de fête et Leonor, Lucinda, et leur grande famille vont se retrouver au centre du village pour la clôture du carnaval. Vallenato, ranchera, reggaeton, il y en a pour tous les goûts. Demain sera un autre jour. Ce soir on fête la vie, la joie de vivre, l’amour de vivre, la rage de vivre. On ne se plaindra pas de ses soucis, on ne parlera pas de ses peurs, mais juste de nos rêves, de nos joies, de nos désirs, de nos plaisirs. On aime ces moments où l’on se retrouve, on partage, alors on ne rate absolument aucune occasion. Tout, absolument tout, se fête. Les naissances, mariages, séparations, anniversaires, déménagements, emménagements, toutes les fêtes religieuses, les fêtes saisonnières, les fêtes sportives, les fêtes politiques. On mange les fritures, grillades, gâteaux, galettes, jus de fruits. On ouvre la bouteille et les premières gouttes vont à la terre, pour tous ceux qui sont partis mais qui vivent encore dans nos cœurs. Jusqu’au petit matin la musique et la joie battront leur plein, parce que même si la vie n’est pas si facile, les bonheurs simples ont su rester une valeur que l’on vit avec le sourire au lèvres et les étoiles dans les yeux. On n’a pas le temps de pleurer sur son sort, de baisser les bras, de repousser à un éternel lendemain. Les étrangers qui viennent là-bas se demandent souvent ce qui peut rendre aussi joyeux, accueillant, souriant cette façon de vivre malgré toute sa simplicité. Le secret n’est pas bien loin voyez-vous, il suffit pour cela d’accepter de vivre son présent. Un présent qui ne ment pas, un présent que l’on optimise de ses rêves, de ses valeurs et de sa foi.
C’est ce qui attire et fidélise les clients au marché du centre ville, l’amour de la vie dans les yeux et dans le sourire de Leonor.
Vivre comme si on devait mourir demain n’est plus une belle maxime philosophique mais une réalité qui sévit depuis de longues années d’invasions, esclavages, massacres, déplacements, et guerres.
(*)Les besoins des descendants d’africains en matière de développement
Par Judith Morrison
